MARC VOINCHET

A Cannes, les critiques avaient majoritairement plébiscité le film, dans les projections de presse, pour qu'il ait la Palme d’Or… à la place de Rosetta…

PASCAL MERIGEAU

Ils n’avaient pas vu Rosetta. Personne n’avait vu Rosetta avant Cannes, parce que le film n'était pas prêt.

Je vais arrêter là, parce que, après que Serge aura parlé, ce serait intéressant de vous donner la parole. Je finirai par deux phrases sur la critique (il y a beaucoup de phrases sur la critique !).

L’une de Mel Brooks : " Le film est sorti. Les critiques étaient épouvantables. J’ai pleuré tout le long du chemin qui me conduisait à la banque où j’allais déposer mon chèque ".(rires) Une phrase que j’aime beaucoup.

La seconde est de Mankiewicz, dans " All about Eve " ; elle s’applique au théâtre, mais je crois qu’on peut remplacer " théâtre " par " cinéma " : " Le critique est aussi indispensable au cinéma que les fourmis à un pique-nique ". (rires)

MARC VOINCHET

Serge Toubiana, pour Les Cahiers du Cinéma, décrits par Pascal Mérigeau comme un havre de paix, de liberté, en ce qui concerne l’indépendance et le choix éditorial. Est-ce que c’est bien vrai, et, surtout, est-ce tenable aujourd’hui, quand on sait que, économiquement, c’est compliqué de continuer à éditer des mensuels spécialisés, comme le vôtre ? Et est-ce que, du coup, cette indépendance et cette liberté de critique de cinéma peuvent en être menacées ?

SERGE TOUBIANA

C’est difficile de répondre. Franchement, je ne vois pas de vraie menace. Je ne peux pas dire que nous soyons menacés, parce que les Cahiers ont presque cinquante ans, il y a un fonds Cahiers du Cinéma, qui me rassure d’ailleurs beaucoup quant à l’avenir, par rapport aux générations qui arrivent et qui sont en perpétuel renouvellement.

Les Cahiers du Cinéma, assez petite revue, je précise, par leur économie et leur diffusion, ont une notoriété bien au-delà de leur diffusion, dans le monde entier. Cela tient au fait qu’il s’est déposé dans cette revue quelque chose qui a un rapport presque ontologique – comme disait Bazin - avec le cinéma. Et c’est ce qui fait qu’un grand nombre de jeunes gens viennent y écrire. La lumière qui les attire aux Cahiers, c’est celle-là. Je n’ai pas d’inquiétude à ce sujet.

Ce qui est plus inquiétant, c’est peut-être l’environnement général, tel que l’a décrit Régine Vial, dans un pays comme la France. D’ailleurs, il faut ouvrir une parenthèse, parce qu’on n’a pas parlé de l’étranger : il faut mesurer qu’on est dans un pays d’exceptionnelle richesse critique, en terme de nombre de supports de presse, en termes de passion, de curiosité, de Festivals, d’engouements. C’est là que les grands cinéastes viennent trouver l’acte de baptême ; aux noms qu’a cités Pascal (Mérigeau) on pourrait en ajouter des tonnes, et remonter jusqu’à Rossellini, Bergman, Kurosawa et Mizoguchi. Aujourd’hui, on pourrait peut-être juger que cette effervescence critique est en état de stagnation, mais elle n’en reste pas moins exceptionnelle ; il n’y a pas d’autre pays au monde où cette confrontation, cet enthousiasme, cette prise en compte du fait filmique soit à ce point vivace.

Vous avez cité le " Nouveau Cinéma ", il y a d’autres journaux ou revues qui arrivent ; d’ailleurs on se demande ce qui fait que d’autres supports de journalisme et d’écriture naissent en France…

MARC VOINCHET

Bientôt, oui, " L’image, le monde ", " Zoom "...

SERGE TOUBIANA

Oui, ça prolifère. Ce qui signifie d’abord qu’il n’y a plus de centre ou de lieu de pensée assez fort. Y compris Les Cahiers et  Positif, les deux revues que l’on met ensemble, parce qu’elles ont à peu près le même âge, comme dépositaires et maisons mères.

Et c’est aussi parce que le cinéma, contrairement à ce qu’on a pu penser pendant une quinzaine d’années, semble avoir une vitalité nouvelle à travers d’autres mécanismes, d’autres dispositifs, d’autres types d’économie – on peut parler d’une mondialisation du cinéma… Et dans les jeunes générations, il y a une forte envie, un d’écrire sur le cinéma, deux d’en faire pratiquement aussitôt. C’est une des choses qui me frappent le plus, avec l’expérience que j’ai maintenant : longtemps, et aux Cahiers tout particulièrement, les gens venaient écrire sur le cinéma, se confronter au cinéma, soit dans l’adoration, soit dans la polémique ou la détestation, mais peu importe – je pense à Truffaut ou Godard -mais cela leur prenait du temps, un temps de vie, huit ans, dix ans ; alors qu’aujourd’hui, les jeunes gens ont très vite envie de faire des films, ils ont le sentiment que ce moment à vivre, que je trouve magnifique, et qui est un moment de grande liberté pour un critique, de passer du temps avec les films, avec les auteurs, de voyager avec le cinéma, au fond de grandir soi-même avec les films, de forger un peu son goût, cela doit aujourd’hui aller beaucoup plus vite. Il y a un appétit de l’image : tout jeune homme ou jeune fille veut faire une école de cinéma, le cursus est extrêmement valorisant et valorisé…

Cela complique un peu la tâche (rôle des festivals, rôle des écoles, rôle de tout le système de promotion, on aide à l’écriture, l’Europe s’y met, etc), avec une plus grande confusion des choses. Mais il faut voir d’un bon œil le fait qu’il y a un cinéma beaucoup plus éclaté qu’avant.

Toutefois, personne ici ne l’a encore signalé, je pense qu’il faut prendre conscience d’un réel danger lié à Internet : au fond, on va créer des modes de fanatisation individuels – vous êtes fou de Kubrick, alors vous allez sur le site Kubrick, vous êtes fou de Straub, vous allez sur le site Straub -, chacun va trouver sa niche, et je vois ce que la critique risque de perdre. Du moins ce que moi j’estime être la critique, dans son histoire française, dans sa tradition française, avec un certain nombre de noms qui ont été cités (mais on pourrait en citer beaucoup).

Un critique, c’est quelqu’un qui refuse d’être dans un site, c’est quelqu’un qui a une vision panoramique, du plus petit au plus grand, de l’Asie à l’Amérique, qui essaie d’avoir un système (ce n’est peut-être pas le bon, mais c’est le sien) d’évaluation et de comparaison. Un critique, c’est quelq’un qui compare. Et comparer, intrinsèquement, ça veut dire aussi évaluer, dévaluer, peut-être faire du mal à certains cinéastes ou à certains films, mais c’est toujours au nom d’un amour supérieur qui est le cinéma. Pour ma part, je n’ai jamais été très bon dans la méchanceté, question de tempérament, et aussi parce que je me suis toujours dit du cinéma qu’il fallait vivre avec longtemps, pour que cela dure toute une vie.

MARC VOINCHET

Comment avez-vous pris, Serge Toubiana et Pascal Mérigeau, le fait qu’il y ait cette page dans Le Monde et Libération, " Nous sommes tous des Rosetta ", qui, très délibérément, voulait faire se confondre le travail de critique pour les uns, de journaliste pour les autres, et le travail de promotion ?

SERGE TOUBIANA

Je trouve mal élevé d’utiliser les noms des gens sans leur demander leur avis. Et puis, je trouve cela très con, parce que je suis tout sauf une Rosetta.

C’est une erreur de communication, parce que j’aime le film, justement parce qu’il me montre qui je ne suis pas. Parce que personne, parmi les gens qui ont signé cette " pétition ", ne peut assumer sincèrement, sérieusement, du fond de lui-même, qu’il est un ou une Rosetta. Et je respecte énormément ce qu’ont fait les Dardenne : justement, ce qu’ils ont voulu faire, c’est le contraire de ça.

PASCAL MERIGEAU

Je suis, bien sûr, totalement d’accord avec Serge. Cela illustre cette réalité un peu étrange que sont les rapports de la critique avec la profession (distribution et production).

Les producteurs et distributeurs professent souvent un mépris des critiques très fort, mais dès qu’ils ont l’occasion de les citer… Il y a chez les producteurs autre chose que je ne comprends pas : quand on ne dit pas trop de bien de certains de leurs films, " ce qui compte, c’est le public, les spectateurs eux ne se trompent pas ", etc, très bien, et quand ils ont un succès, ils sont quand même hargneux avec la critique… Donc, ils voudraient être encensés par des gens qu’ils méprisent : je ne comprends pas très bien...

Deux petites anecdotes, pour montrer l’utilisation des phrases de critiques par les producteurs et les distributeurs. Je me souviens d’un film de Jean Yanne, pour lequel les placards publicitaires annonçaient " un monument ", et la phrase complète, c’était " un monument de bêtise " (rires) Il y a une trentaine d’années, était sorti un film documentaire sur Chaplin, " Gentleman Tramp ", et il y avait d’immenses panneaux publicitaires dans les journaux, avec : " Gentleman Tramp, la vie de Charlot (Robert Chazal, France-Soir) "!

MARC VOINCHET

Est-ce qu’il n’y a pas des positions un peu schizophrènes chez les critiques, les producteurs, les distributeurs, chez les gens qui font le cinéma ? Car on voit bien qu’il y a un grand plaisir de collusions et de mondanités ; les uns et les autres ont souvent – il suffit de se rendre une fois au Festival de Cannes pour s’en rendre compte – des aimantations, des attirances, des envies de faire partie d’un même monde, et en même temps… (Il y en a qui couchent, me souffle Pascal Thomas)…(rires)

SERGE TOUBIANA

On ne le dit pas, parce que le débat est extrêmement courtois – la région s’y prête, et la qualité des participants – mais, actuellement, il y a une ambiance de lynchage, c’est clair ! Actuellement, j’entends des gens parler d’un critique que je connais (Jean-Michel Frodon), on en pense ce qu’on veut, mais cela relève de l’envie de lynchage. En tant que critique, je me sens solidaire de Frodon.

Et puis, il y a une chose qu’il faut dire aussi : quand on est critique, ce n’est pas nécessaire de vouloir aussi être aimé.

PASCAL THOMAS

Et quand on est cinéaste !… Le problème est là : tous ces cinéastes qui veulent à tout prix être aimés ! Ce n’est pourtant pas nécessaire non plus… (rires)

PASCAL MERIGEAU

Et qui couchent !

PASCAL THOMAS

Certains couchent.

MARC VOINCHET

Bien. On avait bien commencé, mais ça va sans doute mal se terminer, avec Pascal Thomas. (rires) Pascal Thomas, on avait envie qu’il y ait votre regard sur ces questions, puisque, vous, vous avez eu , avec " La Dilettante ", un parcours tout à fait atypique, à la marge de toutes les marges, y compris avec la profession, les distributeurs, les exploitants…

PASCAL THOMAS

C’est parce que je ne suis pas dans les marges : je suis … dans les bords. Il y a moins de monde (rires). En effet, on voit bien que les marginaux, maintenant, sont au centre, puisque vous avez cité comme réalisateurs très présents dans l’esprit de tout le monde des bons réalisateurs, mais qui sont passés de la marge au centre.

Je voudrais simplement souligner (pas à mon étonnement, parce que j’ai toujours été un peu comme ça) que je suis plutôt d’accord avec ce que les critiques à cette table ont pu dire.

Je suis d’accord sur la nécessité de la critique : la France est un pays qui a toujours privilégié l’esprit critique, et de façon créative. Quand j’étais jeune cinéphile, l’activité principale de la critique était de découvrir des cinéastes inconnus. A l’époque, c’était la bataille des revues, entre Présence du Cinéma, Les Cahiers, Positif, chacun cherchait à découvrir ou redécouvrir tel ou tel metteur en scène, que ce soit Tourneur, Ulmer, Negulesco, tel ou tel film (de Lang, de Minnelli, de McCarey…). Cette critique nécessaire, curieuse, exigeante, ne mérite pas toutes les critiques qu’on lui a faites.

Il y a une phrase célèbre de Borgès, qui dit : " Il faut trois siècles de poésie pour faire un bon critique ". Il faut aussi distinguer entre toutes les formes de la critique : il y a la critique des professeurs, la critique des universitaires, la critique des journalistes, la critique des critiques, la critique des cinéastes… Parmi toutes ces critiques, de laquelle parle-t-on ?

On s’attache surtout aujourd’hui à critiquer la critique qui se fait dans les jours qui suivent la sortie d’un film. Pourquoi est-elle critiquée par les cinéastes ? Parce que ceux-ci veulent être aimés, comme Voltaire voulait être aimé et à chaque mauvaise critique voulait qu’on embastille son mauvais critique. On ne le fait plus... (rires) Je ne pense pas qu’on ait à le faire.

Pour ce qui est de " La Dilettante " (j’ai essayé de ne pas parler de moi, mais maintenant j’y arrive), c’est un film qui a reçu les critiques de ses premiers lecteurs pour ce qui est du scénario, les critiques de ses coproducteurs, les critiques de certaines personnes qui occupent certaines places dans les chaînes de télévision, (à Richard Boidin) pas chez vous, on s’est arrêté avant votre critique-, ensuite les critiques d’éventuels distributeurs, critiques négatives puisque nous n’avons pas trouvé de grands circuits de distribution. Vinrent ensuite les critiques positives, celles de l’AFCAE, d’Alain Bouffartigue et de Patrick Brouiller, qui ont apprécié le film, à la fois comme critiques, comme spectateurs, comme programmateurs et comme exploitants, et qui l’ont pris dans leurs circuits. Il s’est trouvé aussi que ce film, dont le côté peut-être atypique n’était pas apprécié par les gens du grand commerce, " les professionnels de la profession ", a été apprécié par la critique ; le bouche à oreille, qui est une forme de la critique, a fait le reste, et le film a eu le destin que vous savez.

Bon. A partir de là, que dire ? Avant d’entreprendre " La Dilettante ", j’étais très critique vis a vis de moi-même, je ne voulais plus faire de cinéma. C’est grâce à Daniel Toscan du Plantier que j’en ai fait à nouveau ; peut-être en referai-je encore.

Je me suis aperçu que, chaque fois que je rate un film, la critique est mauvaise, et le public ne vient pas. Chaque fois que je fais un film que je pense un peu plus réussi, la critique est bonne, positive et le public vient. Je sais qu’il y a des cinéastes qui ont fait une carrière de films ratés, et qui ont fait une carrière de bonnes critiques ; mais moi je n’ai jamais réussi à masquer, à faire illusion, pour des raisons que la critique va peut-être m’expliquer. Elle ne s’est peut-être jamais penchée sur ce problème, mais j’aimerais que l’on m’explique cela : pourquoi mes mauvais films n’ont-ils jamais eu, contrairement aux films ratés d’autres cinéastes, de bonnes critiques ?... Ils sont tellement sérieux à ma gauche que... Est-ce que vous pouvez interrompre mon monologue, s’il vous plait ? (rires et applaudissements)

SERGE TOUBIANA

Je pense à un cinéaste auquel vous devez penser, c’est Chabrol. Chabrol a réussi à faire en sorte – parce qu’il entretient aussi cette confusion avec beaucoup d’intelligence et d’ironie, et moi j’admire beaucoup ça – de ne pas décider lui-même – il n’a pas votre lucidité, remarquable aujourd’hui…

PASCAL THOMAS

Pourquoi aujourd’hui ?
 
 

SERGE TOUBIANA

...Sur chaque film, Chabrol entretient le malentendu : on ne sait pas si c’est un navet ou un grand Chabrol, et lui-même laisse le malentendu planer, et c’est à la critique de se débrouiller. Mais, pour lui, il s’en sort très bien !

MARC VOINCHET

Est-ce qu’il y a des questions dans le public ?

UN AUDITEUR

Même si ce qui a été dit est très intéressant, je constate deux absents :

  1. la presse de province (et la présence de ces deux personnes a entériné un fantasme de critique qui serait uniquement parisienne). Je pense que le déficit de critique dont on a parlé s’explique en partie par le dédain avec lequel est traitée une certaine presse de province par les attachés de presse et les distributeurs –alors qu’il y a sûrement des gens très intéressants en Province !
  2. Et je pense qu’il manquait aussi des responsables de journaux dont l’actionnariat est tenu par Canal+ ou la " Générale des Images ", donc qui financent le cinéma, ce qui entraîne une certaine ambiguïté là-dessus.
Pour terminer, je voudrais vous amener sur un autre problème que j’ai lu aujourd’hui par hasard, c’est un phénomène américain : une Major a décidé, parce qu’un film avait été maltraité dans un hebdomadaire américain, de sucrer jusqu’à nouvel ordre son soutien publicitaire, et j’aimerais avoir l’avis des intervenants.

PASCAL MERIGEAU

Je vous rassure tout de suite : cela arrive très fréquemment en France, où l’on est assez précurseur ! J’ai des exemples précis dans plusieurs des journaux où je suis passé, cela se produit partout de façon très régulière : une critique qui déplait, et un distributeur, qui peut être un distributeur très important, retire sa publicité au journal pour cinq, six ans, et revient, un jour, sans qu’on sache pourquoi.

REGINE VIAL

Quant à la presse de province, je pense que les distributeurs (nous surtout qui travaillons sur les films art et essai) y font maintenant très attention – il y a des journalistes de cinéma de grande qualité. Il se fait de plus en plus des tournées en province ; il est vrai que grâce à l’AFCAE (je pense par exemple ici à Auch au travail d’Alain, des gens comme Godard sont venus ici), en tout cas pour les films sur lesquels je travaille, les réalisateurs vont parfois sur 70 villes, 80 villes ; à chaque fois ils rencontrent la presse, ont des échanges formidables avec des gens qui sont plutôt spécialistes de cinéma, qui voient les films avant... Il est rare aujourd’hui qu’un metteur en scène rencontre un journaliste qui n’a pas vu le film. Il y a dix ans, cela arrivait.

Aujourd’hui, par rapport aux entrées réalisées à Paris, on constate que le coefficient Province est beaucoup plus important. C’est là que l’on peut gagner des entrées.

L’AUDITEUR

En même temps, on ne peut pas nier que la presse province est vue comme un outil de promotion plus que comme un outil de critique, par les distributeurs et aussi par les attachés de presse, qui parfois sont pesants.

PATRICK BROUILLER

Ce qui se passe en province est pour nous très important : un film existe à partir du moment où il bénéficie d’une véritable irrigation sur l’ensemble du territoire.

Je m’inscris un peu en faux contre ce que vous venez de dire, dans la mesure où je crois qu’en province, il y a des journalistes, mais il n’y a pas de journaux qui font de la critique de cinéma. Et on revient au débat dont Pascal a très bien défini les termes. Il y a des journalistes de cinéma, et nous en savons quelque chose, car quand nous travaillons à l’accompagnement d’un film, les réalisateurs sont indisponibles pendant toute une période, parce qu’ils " font la province ". Aussi, à mon avis, de même que les spectateurs de cinéma ont des exigences qui permettent à des salles en province de faire leur travail d’Art et Essai, il faudrait que des lecteurs de grands quotidiens régionaux expriment la même exigence, s’inscrivent dans le même processus et demandent un vrai travail critique.

Il n’est pas douteux qu’il y a des efforts à faire pour que les gens s’intéressent davantage au cinéma. Les distributeurs, ceux bien sûr qui travaillent sur les films d’auteur, mais aussi les gros distributeurs, accueillent régulièrement, dans des déjeuners au Fouquet’s, dans des projections, des journalistes de province. Il faut voir comment ça se passe...

PASCAL THOMAS

Il y a ici un grand critique de province, mais que sa modestie et son désir d’observer ont conduit au premier balcon, c’est Roland Duval : il pourrait nous donner son opinion sur la critique en province. (on cherche à faire passer un micro à Roland Duval)

En attendant Duval, j’ai un petit texte sur l’état de la critique, de Montherlant, qui à mon avis pose tout le problème. Je vais essayer de le lire clairement :

"Les esprits neufs qui prennent contact avec les œuvres dites classiques doivent être mis en garde contre deux attitudes : le dénigrement systématique et le respect systématique. Le dénigrement systématique passe pour être propre aux jeunes gens ; le respect systématique l’est davantage encore. Ces deux attitudes sont d’autant plus attirantes dans une époque où la pensée systématique – il y a de quoi rire d’unir ces deux mots qui s’excluent – est quasi la seule qui soit honorée, où la pensée objective est tenue pour méprisable ou scandaleuse.

Si l’on étendait cette remarque à toutes les œuvres littéraires " (on pourrait dire cinématographiques) " au lieu de la restreindre aux œuvres dites classiques, on ajouterait : le silence systématique. Silence dans lequel sont enfouies à tout jamais d’innombrables œuvres du passé et du présent, ni meilleures ni pires que celles qui, après des siècles, ne sauraient être accueillies sans délit qu’avec une hébétude de respect.

Le silence systématique est l’ambroisie des confrères. Le dénigrement systématique est le mousseux des journalistes. Le respect systématique est le pain des professeurs - Mon Dieu ! Que de respect donné à contretemps ! Et pas seulement à des hommes de lettres, à des hommes d’action, lamentables ou sinistres, ou les deux. Quelle pléthore de respect en ce bas monde ! " (applaudissements)

DANIEL SERCEAU

J’ajouterai simplement une phrase de Rossellini : " Un esprit libre ne doit rien apprendre en esclave ".

ALAIN ROZANES

Richard Boidin a parlé du film de Karim Dridi, " Hors-jeu ", dont je suis producteur, et dont Régine Vial était la distributrice, et dont on pense en effet qu’il y a eu un lynchage médiatique. Le film a été montré pour la première fois en France à Auch l’année dernière, la salle était pleine, et le film a été extrêmement bien accueilli par le public. Nous sommes sortis de là, en sachant déjà que la critique ne serait pas très bonne, mais en nous disant : oui, il y a débat, on est resté une heure sur le parvis à parler avec les gens ; bref on trouvait que c’était plutôt bien ; et dans d’autre projections, il y avait aussi un véritable intérêt du public pour le film.

Donc, nous avons eu en effet, à part quelques exceptions – Daniel Toscan du Plantier a fait une très belle critique sur ce film - des critiques extrêmement sévères, pour un cinéaste dont le film précédent, " Bye Bye ", avait eu un accueil positif presque unanime. Dridi a changé de sujet, c’est vrai que nous avons fait un film très différent, mais je pense qu’il devrait y avoir au minimum, je n’aime pas le mot de respect, mais au moins l’idée que ce cinéaste pouvait faire quelque chose... En tous le cas, même s’il avait loupé son film (ce que je ne pense pas, mais les critiques ont le droit de le dire), on pouvait attendre qu’ils soient un peu attentifs à son travail ! Et on a subi un lynchage médiatique extrêmement violent ! Résultat, après ces tournées en province qui nous avaient un peu donné confiance : une catastrophe sur les entrées du film, vraiment une catastrophe. Je ne vous dis pas ce que ça peut être pour le réalisateur, pour le producteur, d’avoir vécu cela, c’était extrêmement dur, parce qu’on ne s’attendait pas à tant de violence. On n’a pas bien compris, je reconnais, et résultat des courses, c’est quand même un film (deux ans de travail), je ne veux pas faire de la démagogie, excusez-moi...

MARC VOINCHET

Vous en faites quand même...

ALAIN ROZANES

…Beaucoup d’enjeux, beaucoup d’angoisses, etc, détruits ! 18.000 entrées France, une catastrophe, pour nous, pour la distributrice...

MARC VOINCHET

Mais ce n’est pas parce que la critique a été mauvaise que les gens n’y sont pas allés...

ALAIN ROZANES

Nous avons eu très peu de demandes d’interviews, donc d’éclaircissements... Peut-être y avait-il eu une mauvaise compréhension de ce qui se passait... Mais après avoir fait deux films qui avaient été plutôt appréciés, on pouvait s’attendre au minimum de la part des journalistes à des demandes d’éclaircissements. Un grand quotidien a écrit que nous avions fait ce film pour le prime time télévision, alors que le prime time n’avait pas voulu de ce film ! J’ai dit au journaliste qu’il aurait pu nous interroger sur le plan de financement !

PASCAL MERIGEAU

Je voudrais juste dire une petite chose. Je ne trouve pas le débat très intéressant, excuse-moi, Alain. On peut toujours dire : on a fait des séances où tout le monde aimait le film, les journalistes n’ont pas aimé...

ALAIN ROZANES

J’ai dit qu’il y avait un intérêt pour le film, et, excuse-moi Pascal, je suis sûr que le lynchage médiatique de ce film, la violence qu’il y a eu...

PASCAL MERIGEAU

C’est là-dessus que je veux répondre...

ALAIN ROZANES

...ont été vraiment... D’ailleurs, j’ai parlé avec des gens qui m’ont dit qu’ils n’étaient pas allés voir le film parce que qu’on a lu ça, et c’était tellement dur... On devrait réfléchir, quand on fait des articles !

PASCAL MERIGEAU

Je suis absolument ennemi du terme de " lynchage médiatique ", qui est en général – ce n’est pas ton cas, Alain – utilisé par des gens qui sont plutôt les grands bénéficiaires des médias. Sitôt qu’il leur tombe quelque chose sur la tête, ils parlent de lynchage médiatique. Utiliser ce terme qui désigne la chose la plus abjecte, le meurtre racial, à propos d’un jugement esthétique, intellectuel, je trouve que c’est mesurer assez mal la portée des mots !

Et heureusement que vous n’écrivez pas sur les films, car si nous employions le même langage, je crois que les films seraient... je pense que vous perdriez beaucoup plus.

Simplement, le problème par rapport à la critique, c’est que lorsque la critique défend à fond un film et que le film est un succès, c’est aux mérites du film qu’est dû le succès, c’est aux mérites du producteur, du réalisateur, des acteurs, etc. Quand le film se ramasse, c’est la faute de la critique ! C’est ce que tu viens de dire !

ROLAND DUVAL

Je pratique la critique dans un journal de province, La République du Centre d’Orléans, et je peux vous dire que j’ai rencontré beaucoup de collègues, notamment dans les campagnes de promotion qui sont très bien faites par certaines maisons de distribution à Paris, mais je puis vous affirmer – je suis bien placé pour le savoir - que la critique de cinéma provinciale n’existe pas. Je peux en témoigner parce que j’en fais, et je sais que son incidence locale est forte, mais ponctuellement, quelques films récents en ont témoigné. Sinon, elle n’apporte rien, sauf localement, que le réalisateur vienne ou ne vienne pas. Quand c’est un réalisateur français, on peut permettre, effectivement, que ça marche localement.

Et c’est intéressant de suivre la carrière locale d’un film, en province, de calculer le coefficient Paris/Province, et de voir que les villes de province où certains films français ont marché le doivent sans doute à une chronique locale qui a été très bien faite ; et il se trouve des lieux privilégiés pour certains films (je pense à la carrière provinciale de deux films qui ont surtout marché à Paris, " La Dilettante " et " Buena Vista Social Club ", qui sont sortis à peu près à la même époque, et qui ont marché dans cette région, parce qu’il y a une animation critique permanente). Mais le critique qui écrit une chronique n’est pas pris en considération en dehors de son clocher. On peut dire de la critique provinciale ce qu’on peut dire du cinéma français : la critique est parisienne, presque exclusivement parisienne, comme le cinémas français est à peu près exclusivement parisien (on vient tourner des films en province, c’est vrai, mais tout se conçoit, tout se produit à Paris). Voilà, c’était mon humble témoignage.

UN EXPLOITANT

Il y a un film qui est en train de vivre douloureusement ce malentendu entre critique et promotion, c’est " Rosetta ". J’ai une proposition à faire aux critiques : pourquoi ne viendriez-vous pas dans les salles de cinéma faire la promotion de votre travail critique ? Vous avez aimé le film, mais vous n’avez pas aimé " Nous sommes tous des Rosetta " : pourquoi ne viendriez-vous pas dans nos salles rencontrer nos lecteurs ? Vous voyez, quand il y a un débat sur la critique, il y a beaucoup de monde !

XAVIER BLOM

Il existe, à l’initiative de l’AFCAE et de Télérama, une opération nationale qui va dans ce sens, et qui va connaître cette année sa troisième édition : elle consiste, pendant une semaine, à reprogrammer dans les salles des films déjà sortis, et sélectionnés par le lectorat et par la rédaction. Et les critiques de Télérama viennent dans certaines salles pour parler, bien sûr de leur choix, mais aussi de leur métier.

REGINE VIAL

Des journalistes des Cahiers du Cinéma se déplacent en province pour défendre des films ; je

pense à Antoine de Baecque, qui est allé dans une dizaine de villes accompagner des films d’Oliveira.

MARC VOINCHET

Cela dit, Pascal Mérigeau et Serge Toubiana, est-ce que c’est quelque chose qui vous semble aussi intéressant, dans la mesure où l’exercice de la critique passe par l’écriture ? Est-ce que vous vous sentiriez de le dire de salle en salle, ou alors l’intérêt de ce que vous avez à dire sur un film ne réside pas dans le fait que vous l’avez écrit, que ça peut se lire, se relire, et que le point de vue existe déjà ?

PASCAL MERIGEAU

Effectivement, la critique est essentiellement un acte écrit, mais il m’arrive très souvent d’aller parler dans les salles. Il ne s’agit pas de faire la promotion de la critique, mais d’aider un film, et on dit autre chose, c’est une expression différente. Mais je crois que la réflexion sur le film, l’analyse, appelons cela comme on veut, le fait d’aller un peu en profondeur, cela passe par l’écrit. C’est pourquoi je ne crois pas à la possibilité d’une critique à la télévision, ni même à la radio... (signe de désaccord de Serge Toubiana) un peu plus à la radio, mais à la télévision, certainement pas.

PASCAL THOMAS

C’est surtout la puissance de la télévision qui est gênante : si elle loue, c’est une bonne chose, mais si elle dénigre, les gens ont plus de facilité à croire au dénigrement qu’aux louanges.

Une question que je voudrais quand même poser : est-ce que vous ne pensez pas que la faiblesse du commentaire critique aujourd’hui vient du fait qu’il n’y a pas de grand mouvement artistique ou esthétique? Chaque nouveau mouvement littéraire ou cinématographique a toujours été accompagné de sa propre critique, que ce soit le romantisme, le naturalisme, la Nouvelle Vague, le néo-réalisme... Il n’existe plus aujourd’hui de mouvement de cette importance-là. Ne pensez-vous pas que la faiblesse du commentaire critique vient de la faiblesse de la création cinématographique?

SERGE TOUBIANA

Oui , il y a par exemple actuellement une vogue asiatique, que la critique a beaucoup contribué à créer, et même à maintenir, et qui est très visible depuis une dizaine d’années, en France tout particulièrement, on a découvert Hou Hsiao Hsien, Tsaï Ming Liang, quelques autres cinéastes de Honk Kong, de Taïwan, de Chine Populaire. Ce cinéma a un impact fou, non pas sur les entrées (ça ne m’a jamais beaucoup préoccupé, parce que ce n’est pas mon métier, mais ça peut intéresser les distributeurs !), mais parce qu’il y a réellement un renouveau esthétique, qui stimule les jeunes critiques. Je vois les jeunes gens qui écrivent sur le cinéma, ils sont très mobilisés par ce cinéma-là, qui les concerne de près, beaucoup plus que moi-même, qui ai peut-être un peu pris des distances…

PASCAL THOMAS

Ils manifestent un goût de la découverte …

SERGE TOUBIANA

Le goût de la découverte…

PASCAL THOMAS

…qui est typiquement français, d’ailleurs. Mais son goût pour l’Asie a amené Frodon à dire une de ces belles âneries dont il a le secret : " La Chine ne nous a pas amené cette année son quota de chefs-d’œuvre ". (Il s’agissait du dernier festival de Locarno).

SERGE TOUBIANA

Le terme de quota est peut-être malheureux…

PASCAL THOMAS

Je dirais "couillon"…

UN AUDITEUR

Je voudrais juste poser une petite question. Le cinéma aura été l’art populaire du Siècle ; mais ce populaire est lié à des Etats, pour citer Frodon, avec son idée de projection nationale. Alors, je me demande où l’on en est de ce point de vue-là, s’il y a encore la possibilité d’un cinéma populaire, ou bien si vous voyez, de là haut où vous êtes placés, la possibilité, l’aurore, pour un cinéma mondial, au sens où l’on a parlé d’un cinéma populaire national, d’un cinéma mondial qui serait évidemment autre chose que le cinéma commercial, la fabrique, qui est avant tout tenue par les américains.

MARC VOINCHET

Attention, réponse rapide…

PASCAL MERIGEAU, SERGE TOUBIANA (d’une seule voix)

La réponse est : non. (rires et applaudissements)
 



 
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